sans connaissance

Dans ce roman à la langue crue, détonante et pleine d'humour, Éric McComber nous raconte l'histoire tragi-comique d'Émile Duncan, de son enfance dans le Montréal-Nord des années 1970 - violence et « granolisme catho-colonisé » - jusqu'à sa plongée dans la sensualité brute et l'alcool, entre neige sale et ciel bleu.
— David Rochefort

mardi 28 août 2007

Ils Parlent Anglais


je me suis
aperçu

la nuit est toute à moi
suis seul
suis seul
dans cette nuit
qui m’appartient à moi
personne
ne veut de cette nuit
cette nuit pourtant chaude
claire
lumineuse
avec ses bitumes brillants
ses réverbères impressionnistes
ses hommes
pas assez saouls
rentrant chez eux
la tête basse

cette nuit sera
à moi
seul
dans une heure
à quatre heures trente
la nuit se vide
la race humaine
m’abandonne son royaume
citoyens
citoyennes
savez-vous seulement
toutes les nuits
que vous me laissez
vous voler

toutes
les nuits
que vous me laissez
embrasser seul
tout seul

tout seul
je jouis

j’embrasse
cette nuit
pâle et triste
sur la bouche
j’embrasse
du regard
de ma concupiscence
mes propres
souvenirs
glauques
usés
éculés
affadis
et
tout seul
je jouis


j’imaginais autrefois
des scènes
j’espérais
l’espoir
me faisait
jouir
aujourd’hui
l’espoir
me fait rondement débander
le passé
lui
me fait
jouir

je n’ai jamais
accordé
le moindre espoir
à mes fols
espoirs
mais j’embrasse
mon passé miséreux
avec nostalgie
conscient
d’avoir entamé
le déclin
la pente
est douce
au coeur
de l’indien

il faut
garder du rhum
à la maison

ils parlent anglais
là-bas
ils partent
main
dans
la main

moi aussi
je partirai
bientôt

c’est pas de l’apitoiement
apitou
apitou
apitou
pitou
c’est de la certitude
je partirai
dos au vent
dos à dos
dos à tout
je tournerai
le dos
systématiquement
je tournerai
le dos
par défaut

en valeur par défaut
oui
oui
ouuiii
quand je serai
grand

je tournerai
le dos
j’aurai appris alors




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© Éric McComber, 2002